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SincéritéS

Nouvelle : La légende des "coyotes".

18 Octobre 2020 , Rédigé par Jean-Pierre Llabrés Publié dans #Nouvelle

Jean-Pierre Llabrés

La légende des « coyotes »

Nouvelle

Prologue
1981

Le soleil était encore assez haut dans le ciel et continuait de chauffer la piste poudreuse et déserte. Le vieux paysan, assis sur sa charrette, regarda l’extrémité de la piste et crut y voir un léger nuage de poussière. « C’est peut-être lui », dit-il à son fils.

Le temps de dire cela et le nuage de poussière avait grossi. Peu à peu, à l’avant du nuage, ils distinguèrent la silhouette d’un pick-up qui se rapprochait aussi vite que le permettait l’état de la piste et qui s’arrêta à leur hauteur. Le chauffeur en descendit.

« Ola, Don Carlos ! Avez-vous quelque chose à me vendre aujourd’hui ?

- Ola, Don Pedro ! Oui, j’ai sept sacs de maïs. Si vous m’en donnez un bon prix, bien sûr...

- Aujourd’hui, j’achète le maïs à 19 Couronnes par quintal1.

- 19 ? Seulement ? Mais, la semaine dernière, vous étiez à 27 !

- Exact. Mais, la récolte bat son plein et la demande baisse ainsi que les prix. Alors, je pèse vos sacs ?

- Je ne vais pas les ramener chez moi... »

Don Pedro fit signe au jeune homme resté dans le véhicule qui en descendit armé d’une balance romaine.

Tous se mirent au travail pour transvaser le maïs des sacs de Don Carlos dans ceux de Don Pedro. De temps en temps, ce dernier plongeait la main dans le flux de maïs pour en jauger la qualité. De ses dents, il en coupait également un grain pour en apprécier le degré d’humidité si crucial pour la conservation.

Après la pesée de chaque sac, Don Pedro et Don Carlos en notaient le poids qui dans un carnet, qui sur un morceau de carton. Quand ils eurent terminé l’opération pour les sept sacs, Don Pedro sortit une calculatrice de sa poche et récapitula : « Bon, cela nous fait 7 sacs pour un total de 736 livres, soit 16 quintaux 27. Au prix de 19 Couronnes par quintal, cela donne un total de 309 Couronnes et 13 centimes. »

Don Carlos : « Cela ne fait pas beaucoup...

- Voyons, Don Carlos, parce que c’est vous et parce que votre marchandise est belle, du dessus jusqu’au fond du sac, je vous la prends à 22 Couronnes par quintal, soit 357 Couronnes et 94 centimes que j’arrondis à 360 Couronnes. Cela vous convient-il ?

- D’accord, Don Pedro. ». Ils se serrèrent la main et Don Pedro le paya puis regagna son véhicule qui s’éloigna dans le même nuage de poussière que celui par lequel il était venu.

Restés seuls, le père dit à son fils : « Vois-tu, mon fils, les « coyotes » tels que Don Pedro sont les rois du marché du maïs, du sorgho, du riz et du haricot. Ce sont eux qui font les prix à la hausse ou à la baisse et qui gagnent beaucoup d’argent car, pour eux, les prix sont toujours à la hausse en dehors des périodes de récolte tandis que nous, nous ne recevons que les bas prix des périodes de récolte.

Cela dure depuis des temps immémoriaux et je n’imagine pas que cela puisse changer un jour...

Rentrons à la ferme. »


 

1

Bien qu’il arrivât au terme de son séjour dans le pays, Henri Rosza en était fort satisfait car il avait atteint son objectif : convaincre Ricardo du bien fondé de ses analyses en matière de commercialisation de produits vivriers, granos básicos2 comme on dit ici. Maintenant, il pouvait enfin espérer que les choses allaient bouger. Cela demanderait des années pour parvenir à un résultat aussi satisfaisant que celui qu’il eut été si l’entreprise avait été lancée quarante ans plus tôt mais cela valait mieux que rien.

Pour célébrer cela, il avait décidé de s’offrir un repas spécial dans un de ses restaurants préférés. Il commanda un churrasco de bœuf avec du chimichurri accompagné de pommes vapeur3.

Ceci fait, il se détendit et jeta un regard circulaire à la salle comble du restaurant.

Au milieu des allées et venues du personnel de service, il ne remarqua pas une silhouette sombre, au chapeau rabattu sur les yeux, qui, d’une démarche assurée, se dirigea depuis l’entrée droit vers sa table. Parvenue là, elle s’arrêta et leva le bras droit dans sa direction.

La dernière chose qu’il vit fut le mufle d’un pistolet à silencieux puis sa tête explosa.

Il fut projeté en arrière et la silhouette inconnue fit demi-tour pour repartir aussi vite qu’elle était venue. Les trois coups de feu, amortis par le silencieux, furent tirés si vite qu’ils ne laissèrent pas le temps à ses voisins les plus proches de réagir d’une quelconque façon.

2

L’Inspecteur Pedro Caldera arriva sur les lieux peu après les deux policiers dépêchés par le commissariat dès l’appel téléphonique du restaurateur.

Sur la base de leur rapport préliminaire et de ses propres observations, une première conclusion s’imposait à l’évidence : ce meurtre était l’œuvre d’un tueur à gages ; un vrai professionnel qui, en plus, avait eu de la chance.

Par exemple, à son arrivée et à son départ, celle de n’avoir été vu par personne si bien que l’on ignorait s’il était venu en voiture ou à moto.

Dans le restaurant, si l’on pouvait appeler cela un indice, il n’y avait que le le corps de la victime, la tête baignant encore dans son sang. La balistique essaierait de faire parler les projectiles.

Malgré le grand nombre de clients, personne n’était capable de donner une description utile du tueur tant le drame s’était passé rapidement.

Ses collègues avaient trouvé sur le mort son portefeuille, contenant 250 Couronnes, son passeport de l’Union Européenne et la clef d’une chambre d’hôtel.

« Rosza, Henri, nationalité française, né en 1946... On n’ira pas loin avec cela », songea-t-il...

Après les photos d’usage, les ambulanciers enlevèrent le corps pour le conduire à la morgue aux fins d’autopsie.

Tout le monde vaqua à ses occupations comme si rien ne s’était produit...

Pedro Caldera prit la direction de l’hôtel où le défunt avait une chambre.

3

Le lendemain matin, le Commissaire Angel Sierra se dirigea immédiatement vers le bureau de son adjoint Caldera : « Bonjour, Inspecteur ! Il paraît que vous avez eu une nuit plutôt agitée. Que s’est-il passé ?

- Bonjour Commissaire. Un Européen, un Français, a été assassiné dans un restaurant ; par un tueur à gages sans nul doute. Ce qui est étrange c’est que ce Français est absolument inconnu ici. J’ai pris contact avec le Consulat de France pour les informer de la mort d’un de leurs ressortissants et pour avoir des renseignements sur lui.

Je me suis rendu dans sa chambre d’hôtel mais n’y ai trouvé rien de plus intéressant que son agenda. Henri Rosza est arrivé dans le pays avec un visa touristique de trois mois qui expirait dans une semaine. Son agenda indique qu’au lendemain de son arrivée il téléphona à un certain Ricardo au 245 37 62 41 et que, depuis, toujours selon cet agenda, ils se seraient rencontrés plusieurs fois.

Je me suis renseigné dès ce matin et quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que ce numéro de téléphone mobile correspond à un numéro privé, en liste rouge, de notre tout nouveau Président Ricardo Arias.

- Et qu’avez-vous fait ?

- Rien. J’ai préféré vous attendre pour discuter avec vous de ce qu’il serait judicieux de faire. Le Président, une affaire d’assassinat, c’est délicat...

- Vous avez bien fait, Inspecteur Caldera. »

4

« Oui... 

- Bonjour, Monsieur. Excusez-moi de vous déranger. Je suis le Commissaire Angel Sierra et, dans le cadre d’une enquête, je vous téléphone car je souhaiterais vous poser une simple question.

- Allez-y.

- Êtes-vous notre tout nouveau Président Ricardo Arias ?

- Oui. Comment avez-vous eu ce numéro de téléphone ?

- Nous l’avons trouvé dans l’agenda d’un Français, Monsieur Henri Rosza, qui l’avait écrit de la manière suivante : « Ricardo : 245 37 62 41 » qui nous a amenés à vous, Monsieur le Président.

- Comment se fait-il que vous ayez l’agenda de Henri en votre possession ?

- Monsieur le Président, j’ai le regret de vous informer que j’enquête sur la mort de Monsieur Rosza qui a été assassiné, hier soir, dans un restaurant.

- Henri est mort ?

- Oui, Monsieur le Président. Pensez-vous qu’il vous soit possible de me recevoir ? Cela me permettra de vous dire tout ce que nous savons et, par la même occasion, vous pourriez nous informer sur la teneur de vos entretiens avec Monsieur Rosza afin que nous puissions déterminer s’il pourrait y avoir un lien avec son exécution ?

- Venez demain à 10 heures à mon domicile. »

5

Avec son adjoint, le Commissaire Sierra fut ponctuel. Il présenta Caldera au Président et, alternativement, ils lui contèrent tout ce qu’ils avaient appris depuis l’appel téléphonique du restaurateur.

Le Président leur déclara qu’il ne voyait rien dans ses entretiens avec Henri Rosza qui eut pu constituer, pour qui que ce soit, un mobile à son assassinat.

« Pour vous permettre d’en juger, il me faut revenir 40 ans en arrière.

J’ai connu Henri en 1981. À cette époque, je travaillais pour une de nos institutions en charge de l’organisation de la commercialisation des produits vivriers. À la demande de notre gouvernement auprès de l’Union Européenne, Henri nous fut envoyé comme spécialiste en ce domaine afin de réaliser une expertise de notre organisation en la matière.

En 1981, il travailla sur le département Juticalpa puis, en 1982, il couvrit les régions du Nord et du Littoral-Atlantique. Au total, cela représente 80 % de la culture vivrière du pays.

Au terme de son travail, il rentra en Europe et je n’eus plus de nouvelles de lui jusqu’à peu de temps après mon élection à la Présidence. Il faut dire qu’à cette époque les télécommunications étaient moins aisées qu’aujourd’hui et c’est justement par Internet qu’il m’adressa un courriel.

Le voici :
« Mon cher Ricardo,
Tu seras certainement très surpris de recevoir de mes nouvelles après le silence de tout ce temps passé. Je dois avouer que ta récente élection comme Président de la République a été le déclencheur de ce courrier. En effet, en tant que magistrat suprême, j’aurais une faveur à te demander et j’espère que tu ne me la refuseras pas. Je dois m’en expliquer.

Depuis que j’ai quitté ton pays, je n’ai pas eu l’occasion d’y revenir mais, de loin en loin, j’ai continué de m’y intéresser notamment en matière de commercialisation de produits vivriers. Bien que mes informations fussent partielles, je crois que mes recommandations n’ont pas vraiment été prises en compte. Mais il est possible que ce diagnostic soit erroné.

Pour cette raison, j’aimerais revenir dans ton pays afin de pouvoir comparer la situation telle qu’elle était il y a 40 ans et telle qu’elle est aujourd’hui. J’aimerais constater que bien des choses se sont améliorées sans que je m’en sois rendu compte.

Bien évidemment, je prendrai tous les frais de voyage et de séjour à ma charge. La faveur que je te demande consisterait en un document de recommandation que je pourrai présenter aux institutions que je souhaiterai interroger. En somme, je te demande de m’ouvrir leurs portes...

J’espère que tu accéderas à ma demande. Dans l’affirmative, un simple courriel de confirmation me donnera entière satisfaction et j’accourrai. Je t’en remercie par avance.

Je te souhaite le meilleur dans tes nouvelles fonctions.
Bien amicalement,
Henri
 ».

Je ne vis pas d’objection à la faveur que Henri me demandait et lui envoyai un courriel d’acceptation.

Comme il l’avait annoncé, il accourut et me téléphona le lendemain de son arrivée pour prendre rendez-vous.

Je me souviens parfaitement de notre première rencontre quelques jours tard.


 

6

- Henri, comment vas-tu ?

- Excellemment, Ricardo ! Ou bien dois-je dire « Monsieur le Président » ?

- Ricardo suffira, Henri. Après 40 ans...Ainsi tu n’as oublié ni moi ni mon pays après tout ce temps ?
Qu’as-tu fait durant toutes ces années ?

- En résumé, j’ai passé 20 ans à rechercher des missions d’étude et 20 autres à les réaliser. En moyenne, j’ai travaillé une année sur deux dans différents pays ressemblant au tien.
Quand je suis venu ici, j’avais 35 ans et c’était ma première expérience à l’étranger. Quand j’en suis parti, j’avais l’impression d’avoir fait du bon travail mais, à la réflexion et à la faveur de ce que j’appris dans les autres pays, j’ai eu le sentiment de n’avoir pas achevé ma tâche dans ton pays.
Par exemple, je me suis étonné, rétrospectivement, qu’aucune question ne me fut posée quant aux rapports que j’avais produits. Puis, j’ai pensé que je n’avais pas assuré le service après-vente de ces rapports ce qui expliquait votre silence en retour. Cela m’a tracassé pendant toutes ces années.

- Et c’est cela qui te ramène ici aujourd’hui ?

- Oui. Comme je te l’ai dit dans mon courriel, je voudrais comparer mes conclusions de 1981 avec la situation actuelle afin de déterminer si je dois réactualiser mon diagnostic de l’époque et vérifier si j’avais été défaillant en matière de promotion de mes rapports et des recommandations qu’ils contenaient. Dans l’affirmative, il me sera possible de produire des recommandations plus pertinentes. Mieux vaut tard que jamais...

- En quoi puis-je t’être utile, Henri ?

- Dans ton éminente position, par une simple lettre de recommandation, tu pourrais m’ouvrir les portes de vos institutions étant donné que je ne suis « personne » et que, dans ces conditions, elles pourraient avoir nombre de réticences à donner des informations à un inconnu.

- Tu peux compter sur moi, Henri. Cette lettre de recommandation t’attendra demain mation à mon secrétariat.

- Je t’en remercie infiniment, Ricardo. Cela va me faciliter considérablement la tâche. »

Nous nous quittâmes là-dessus. »

Sierra et Caldera avaient écouté le Président sans l’interrompre et, au terme de son exposé, Sierra lui demanda :
« Monsieur le Président, avez-vous revu Henri Rosza par la suite ?

- Oui, environ deux mois plus tard.

- Avait-il avancé dans son enquête ? ».

7

Le Président poursuivit :

« Ricardo, me dit-il, pardonne-moi de ne pas t’avoir contacté plus tôt mais j’avais peur de te déranger et mes investigations n’étaient pas terminées.
Elles le sont aujourd’hui et je suis bien content de constater que je ne m’étais pas trompé en 1981. Cependant, je dois reconnaître qu’à l’époque je n’avais pas poussé l’analyse assez loin et cela est dommageable, voire catastrophique, pour les producteurs de vivriers.
En effet, peut-être t’en souviendras-tu, j’avais dénoncé le rôle prépondérant des « coyotes » dans la commercialisation : ils étaient supposés être ceux qui « faisaient » le marché et les prix ; ceux qui gagnaient beaucoup d’argent dans ce commerce, loin devant les agriculteurs, les commerçants-grossistes et les agro-industries.
Or, par le simple raisonnement, il était facile de conclure le contraire car les « coyotes » ne disposent que d’un pick-up et d’un petit capital leur permettant d’acheter de la marchandise pour le remplir en une journée. Puis, ils sont obligés d’aller revendre le produit de leur collecte aux commerçants-grossistes et aux agro-industries car ils n’ont pas de capacité de stockage pour conserver la marchandise.
Raison pour laquelle les agriculteurs sont eux-mêmes contraints de vendre massivement au moment de la récolte à des prix très bas au lieu de la conserver pour l’écouler à de meilleurs prix tout au long de l’année.
En fait, les prix ne baissent ni n’augmentent par le seul fruit du hasard : lorsqu’arrive la nouvelle récolte, les agriculteurs ont un besoin impératif d’argent pour retrouver leur investissement. Et, comme ils ont tous besoin d’argent et ne disposent pas de stockage, ils vendent massivement ce qui crée une illusion d’excédent sur le marché et fait chuter drastiquement les prix.
Et les « coyotes » sont là pour acheter les produits à des prix défiants toute concurrence. Mais, et c’est ce que je n’ai pas vu en 1981, bien que j’aie rendu justice aux « coyotes » en soulignant leur grande utilité pour canaliser le flux de marchandise qui, sans eux, resterait pourrir dans les fermes, ils ne sont pas des commerçants mais des simples transporteurs entre les agriculteurs et les commerçants-grossistes et les agro-industries qui, eux, disposent de stockages leur permettant de conserver le grain et de le vendre à bien meilleur prix tout au long de l’année.
Cela apparaît à l’évidence dans ce tableau.

8

Chiffre d’affaires des producteurs = ventes aux « coyotes »

Produit

Quantité (en quintaux)

Prix moyen par quintal
(Couronnes)

Total Couronnes

Maïs

3.284.000

14

45.976.000

Haricot

277.000

37

10.249.000

Sorgho

201.000

17

3.417.000

Riz

807.000

25

20.175.000

TOTAL

4.569.000

17,47

79.817.000

Marge des « coyotes » (transport)

 

4.569.000

5

22.845.000

Chiffe d’affaires des commerçants-grossistes et des agro-industries (moyenne annuelle)

Maïs

3.284.000

35

93.830.000

Haricot

277.000

100

27.700.000

Sorgho

201.000

35

7.035.000

Riz

807.000

70

56.490.000

TOTAL

4.569.000

41,60

190.055.000

En fait, les agriculteurs ne perçoivent qu’un prix moyen de 17,47 Couronnes par quintal (chiffre d’affaires) tandis que les commerçants-grossistes et les agro-industries vendent leurs produits à 41,60 Couronnes par quintal (chiffre d’affaires), soit 185,14 % de leur prix de revient, transport inclus (22,47). Les commerçants-grossistes et les agro-industries réalisent une marge brute de 19,13 Couronnes par quintal (41,60-22.47), soit 85,14 % du chiffre d’affaires des agriculteurs.
Certes, il ne s’agit pas d’une marge nette mais il s’agit d’une marge brute comparée à un chiffre d’affaires... En l’état actuel des connaissances, il est impossible de comparer la marge nette des agriculteurs à celle des commerçants-grossistes et des agro-industries.
Quant aux bien trop fameux « coyotes », ils ne perçoivent que 5 Couronnes par quintal, le coût de leur transport, infiniment moins que les commerçants-grossistes et les agro-industries.
On peut donc conclure que la réputation de fortunés qui leur est faite est largement usurpée et que les commerçants-grossistes et les agro-industries camouflent leurs substantiels profits derrière la « Légende des Coyotes ».

Voilà, cher Ricardo, le seul véritable élément nouveau de mon enquête.

Mais le plus démoralisant est que cette situation, aux dépens des producteurs, dure depuis quarante ans et certainement bien plus.

- Que faudrait-il faire pour y remédier, Henri ?

- Il conviendrait de mettre en œuvre mes recommandations de 1981, à savoir : aider les agriculteurs à disposer de stockages de manière à ce qu’ils puissent conserver leur production jusqu’à la récolte suivante et n’en vendre que par petites quantités, tout au long de l’année, à des prix améliorés. En effet, s’ils cessaient de vendre massivement au moment de la récolte, les prix ne s’effondreraient plus comme ils le font chaque année. Cela provoquerait un transfert de marge des commerçants-grossistes et les agro-industries vers les agriculteurs dont la situation économique s’améliorerait sensiblement.

Mais, pour que les stockages produisent cet effet, il faudrait que plus de 50 % de la récolte puisse être conservée de cette manière : 2.500.000 quintaux, minimum, sur la base des chiffres de 1981... Cela représente un énorme effort financier sur plusieurs années.

- Mon pays en est-il capable ?

- Si les agriculteurs sont correctement informés, je pense qu’ils feront un effort pour y parvenir. De plus, ils pourraient recevoir l’aide financière d’une entité comme l’Union Européenne, par exemple.
Si ton gouvernement s’orientait vers une telle politique, étant donné que je connais bien le dossier, je pourrais être son représentant à Bruxelles pour défendre vos intérêts. Qu’en penses-tu, Ricardo ?

- Ce n’est pas impossible... Je te donnerai ma réponse quand tu seras rentré en France.

- D’accord. Restons-en là pour l’instant. Je rentre en France dans deux semaines. Je ne pense pas que nous nous reverrons avant mon départ car tu es très occupé. Je te souhaite le meilleur dans tes fonctions de Président. Au revoir et merci pour ton aide. »

9

« Voilà tout ce que Henri et moi nous sommes dits au cours de nos deux rencontres. Cela vous apporte-t-il quelque éclaircissements sur les circonstances de l’assassinat de Henri ?

- Pas à l’évidence, Monsieur le Président » répondit le Commissaire Sierra. « Nous vous remercions du temps que vous nous avez consacré et, si besoin, nous prendrons la liberté de vous recontacter. Au revoir, Monsieur le Président.

- Au revoir, Messieurs ».

Sierra et Caldera, quelque peu perplexes, regagnèrent leur véhicule. Caldera demanda : « Commissaire, pensez-vous qu’une affaire économique, même de cette taille, pourrait constituer un mobile pour un assassinat ?

- Je n’en sais rien, Caldera. Il nous faudrait savoir à quelles sortes de gens les conclusions de Henri Rosza auraient pu faire si peur pour les pousser à cette extrémité... Quoi qu’il en soit, n’oublie jamais que, dans notre pays, on tue souvent pour moins que cela ».

Caldera déposa le Commisssaire à son domicile où celui-ci eut la surprise de trouver dans sa boîte aux lettres un énigmatique petit billet : « Cathédrale, Santa Suyapa, 22 h ».

10

Sierra entra dans la cathédrale à 21h45 et se dirigea à l’opposé de la statue de Santa Suyapa afin de flairer les lieux. Éparses, il n’y avait que quelques dizaines de personnes. Il fit le tour de la cathédrale et, lorsqu’il arriva au niveau de la statue de Santa Suyapa, il n’y avait qu’une jeune femme qui se dirigea vers lui.

« Mais vous êtes... » s’exclama-t-il à voix basse

- … Emilia Lagos », l’interrompit-elle. « la maîtresse trop connue du Président en dépit de ma très grande discrétion. Allons faire un tour avec votre voiture »

« Je suis la petite-fille d’un agriculteur de produits vivriers qui, il y a 40 ans, a connu Henri Rosza et a cru et compris son diagnostic sur l’extrême pauvreté des agriculteurs. Il a tenté de mettre en œuvre les recettes préconisées par cet expert mais les commerçants-grossistes et les agro-industries se sont acharnés sur lui et sur mon père au point de quasiment les ruiner.
Je me suis jurée de les venger et c’est délibérément que je suis devenue ce que je suis. Mais, en plus de cela, je suis une taupe auto-infiltrée auprès du Président que j’espionne 24h/24. Quelle ne fut pas ma joie lorsque Henri Rosza reprit contact avec lui. Si longtemps après, j’allais pouvoir lui raconter les déboires subis par mon grand-père et mon père.

Je vous contacte aujourd’hui car le Président ne vous a pas dit toute la vérité.

Après son deuxième entretien avec Henri Rosza, il s’empressa de téléphoner à Armando Izaguirre et à Antonio Belokour, respectivement présidents des syndicats des commerçants-grossistes et des agro-industries, afin de les informer de ce que venait de découvrir l’expert français.

Dans ce disque compact, vous trouverez les deux entretiens du Président avec Henri Rosza (ce qu’il vous a raconté) ainsi que sa conversation avec Izaguirre et Belokour (qu’il vous a cachée).

Maintenant, je dois vous laisser car mon absence trop longue pourrait faire naître des soupçons. Si vous deviez me revoir, passez une petite annonce type « cathédrale » dans le journal « La Tribuna ». Au revoir et bonne chance. »

11

Le lendemain matin, dès son arrivée au bureau, Sierra y convoqua Caldera pour écouter le disque compact d’Emilia Lagos.

« Messieurs Izaguirre et Belokour, je vous ai invités car j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer ».

Et le Président leur narra ses deux entretiens avec Henri Rosza en ajoutant que ses « révélations » n’en étaient pas pour eux et que c’était délibérément que personne ne lui avait posé de questions sur ses rapports de 1981 et 1982 dans la crainte que celles-ci l’amènent à creuser plus avant la relation agriculteur-coyote-commerçant/grossiste-agro-industrie. Chose qu’il venait de faire aujourd’hui...

Izaguirre fut le premier à réagir : « Si l’on envisage une politique de transferts de marges des commerçants-grossistes et des agro-industries vers les agriculteurs, nos revenus vont en souffrir cruellement. »

Belokour ajouta : « On ne peut pas laisser ce soi-disant expert propager des idées aussi subversives ! »

Le Président conclut : « Messieurs, il vous appartient d’étudier avec tous vos sociétaires quelle est la solution qui vous paraît la plus rationnelle pour résoudre ce problème. C’est tout, Messieurs ».

12

Izaguirre et Belokour étaient dans le bureau du Commissaire Sierra en compagnie de l’Inspecteur Caldera. Après leur avoir exposé tout ce qu’il savait de l’assassinat de Henri Rosza, Sierra leur déclara : « Messieurs, je vous mets en état d’arrestation pour cet assassinat ».

Ils se récrièrent : « Mais vous n’avez aucune preuve contre nous !

- Je n’ai peut-être pas de preuves concernant le fait que vous auriez réuni vos sociétaires afin de leur demander de voter pour une solution radicale au problème posé par Henri Rosza mais j’ai de forts soupçons étayés par des preuves : conférer les enregistrements du Président.
Le tribunal ne vous condamnera peut-être pas pour assassinat mais votre procès fera un tel scandale que la « Légende des « coyotes » » s’éteindra définitivement et que la politique envers les agriculteurs changera de telle manière que vous ne pourrez plus réaliser les mêmes profits qu’auparavant.

Quand ils eurent quitté le bureau, Sierra dit à Caldera : « Il ne me reste plus qu’à aller voir le Président... ».

13

« Monsieur le Président, vous devez être déjà informé de l’arrestation d’Izaguirre et de Belokour pour l’assassinat de Henri Rosza que vous avez trahi. Je vous tiens personnellement responsable de sa mort même si je ne peux pas vous arrêter pour cela.
Cependant, le tribunal vous amènera peut-être à comparaître pour répondre de vos actes.
Quoi qu’il en soit, j’espère que vous essaierez de vous racheter vis-à-vis de la mémoire de Henri Rosza en dotant le pays d’une politique agricole conforme à ses recommandations pour le plus grand bien des agriculteurs.
Je ne vous salue pas, Monsieur. »

14

Le tueur de Henri Rosza ne fut jamais retrouvé. Dans le cas contraire, il n’aurait pu incriminer Izaguirre et Belokour car il est plus que certain qu’il n’eut jamais affaire à eux.

Emilia Lagos devint la « Pasionaria » du mouvement coopératif dans le pays.

Épilogue
2031

Deux fermiers voisins, Juan et Pedro, se retrouvèrent sur le bord de la piste avec leurs charrettes à bras chargées de sacs.

« - Bonjour , mon ami. Qu’as-tu à vendre ?

- Bonjour. Onze sacs de maïs. Et toi ?

- Neuf sacs de haricot. À qui vas-tu les vendre ? À un coyote ou à la Coopérative ?

- À la coopérative, bien sûr. En dix ans les choses ont bien changé. Depuis le procès tous les agriculteurs ont enfin vu vers quoi ils devaient se tourner pour mieux gagner leur vie.

- Oui, mais la coopérative paye le même prix que les coyotes, celui du marché, au plus bas pendant la récolte.

- C’est exact mais la coopérative conserve notre marchandise un maximum de temps durant l’année. Et quand elle la vend c’est avec de meilleurs prix et, en fin d’année, elle nous verse un complément de prix appréciable.

- Tu as raison ! Et plus il y aura de coopératives bien dotées en stockages, plus nous contrôlerons le calendrier de la vente de nos produits tout au long de l’année en accédant à des prix autrement plus élevés que ceux de la récolte que nous laissaient les coyotes et, surtout, les commerçants-grossistes et les agro-industries.

- Oui et il est bien dommage que, lors du procès, la justice n’ait pas pu indemniser les agriculteurs de produits vivriers de tout l’argent que ces derniers se sont faits sur notre dos pendant des années et des années. Des siècles ? »

Songeurs, ils regardèrent la piste et virent au loin un panache de poussière.

« - C’est sans doute le pick-up de la coopérative, dit l’un.

- Allez. Au travail pour charger le véhicule. »

FIN


 

1Quintal : cent livres américaines = 45,36 kilogrammes (une livre = 453,59 grammes).

2Grains de base : céréales notamment (maïs, sorgho, riz) et haricot. En espagnol dans le texte.

3Churrasco de bœuf : filet de bœuf ; chimichurri : sauce traditionnelle. En espagnol dans le texte.

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