Depuis 1936, la même erreur bloque le revenu des agriculteurs de produits vivriers des pays du Sud
Depuis 1936, la même erreur bloque le revenu des agriculteurs de produits vivriers des pays du Sud
Du Front populaire à l’aide au développement : financer sans leur donner la maîtrise de leur commercialisation
Une erreur de gouvernance répétée depuis près d’un siècle explique pourquoi les agriculteurs de céréales et autres vivriers restent mal rémunérés dans les pays du Sud.
Depuis près d’un siècle, une même erreur se répète dans les politiques agricoles : on finance les producteurs sans leur donner la maîtrise réelle du stockage et de la commercialisation de leur production.
En 1936, la France crée l’Office national du blé. L’objectif est de stabiliser les prix pour protéger les agriculteurs. Pourtant, le problème essentiel n’était pas seulement le niveau des prix, mais le fait que les producteurs, faute de trésorerie et de capacité de stockage, étaient contraints de vendre immédiatement après la récolte. Cette vente massive provoquait mécaniquement une chute des prix. Les opérateurs solvables achetaient alors à bas prix, stockaient, puis revendaient avant la récolte suivante à des prix plus élevés.
Le système mis en place en 1936 a permis, progressivement, une amélioration de la situation. Mais cette amélioration ne provient pas directement de la régulation des prix. Elle résulte du fait que les agriculteurs ont peu à peu acquis des moyens de stockage et d’organisation collective. Le résultat fut donc partiellement positif, mais pour de mauvaises raisons… plutôt par accident.
Ce n'est qu'après le passage vain de plusieurs experts internationaux durant des décennies qu'en 1981, au Honduras, qu'un expert parvint à formuler la réponse précise et exacte à la question fondamentale :
Pourquoi les agriculteurs de produits vivriers (céréales notamment) ne perçoivent-ils pas une rémunération satisfaisante pour leurs récoltes ?
La réponse est d’une grande simplicité économique :
parce que, trop pauvres, ils ne disposent pas des ressources financières nécessaires pour stocker leur production et sont donc contraints de vendre immédiatement après la récolte afin d’assurer leurs frais de subsistance jusqu’à la campagne suivante.
Il en résulte une mise sur le marché massive et simultanée de la production, qui provoque mécaniquement une chute des prix. Les commerçants-grossistes et les agro-industries, disposant de capacités financières et de stockage, achètent alors à bas prix, stockent, puis revendent tout au long de l’année à des prix nettement plus élevés.
Ainsi, ce sont les agriculteurs eux-mêmes qui, bien malgré eux, du fait de leur contrainte de trésorerie, provoquent la baisse des cours qui les pénalise.
Sur la base de cette réponse précise et exacte, cet expert put élaborer des projets rationnels, logiques et propres à résoudre définitivement ce problème fondamental des agriculteurs de produits vivriers de ce pays.
La question fondamentale ignorée depuis 1936 : pourquoi les agriculteurs de produits vivriers du Sud ne vivent pas bien de leur travail ?
https://www.sincerites.org/2026/01/la-question-fondamentale-ignoree-depuis-1936-pourquoi-les-agriculteurs-de-produits-vivriers-du-sud-ne-vivent-pas-bien-de-leur-travail.html
À partir des années 1960, les bailleurs de fonds internationaux ont reproduit cette même erreur dans les pays du Sud, à une échelle beaucoup plus large. Des financements massifs ont été consacrés à la création d’offices de commercialisation chargés de réguler les marchés des vivriers. Mais ces structures ont été confiées à des administrations publiques, et non aux coopératives d’agriculteurs.
Elles ont alors fonctionné non pas comme des opérateurs commerciaux, mais comme des stocks nationaux de sécurité permanents. Les achats et les ventes étaient réalisés sans cohérence avec le cycle saisonnier des prix. Il en est résulté des pertes financières structurelles, au point que les bailleurs de fonds d’aide publique au développement en sont venus à considérer la régulation des marchés comme un gros mot.
Le cas du Togo en 1986 l’illustre clairement. Il fut démontré que les pertes de l’office Togograin ne provenaient pas d’une régulation des marchés, mais du fait qu’il fonctionnait déjà comme un SNS, sans politique commerciale saisonnière. Cette analyse n’a pas été contestée. Pourtant, la solution retenue a consisté à institutionnaliser ce fonctionnement sous la forme d’un stock national de sécurité. Les pertes étaient donc non seulement prévisibles, mais inévitables.
Ce schéma s’est reproduit dans de nombreux pays. Les offices ont accumulé des déficits, puis ont été démantelés. Leurs infrastructures ont été transférées à des commerçants privés ou à l’agro-industrie, et non aux agriculteurs eux-mêmes.
Ainsi, les producteurs ont été durablement exclus de la maîtrise du stockage et de la commercialisation, alors même qu’ils constituent les premiers opérateurs privés du marché.
Les dispositifs de warrantage ou de stockage coopératif existent, mais ils restent marginaux. Ils n’ont jamais été déployés à une échelle correspondant aux volumes réellement commercialisés (récolte moins autoconsommation) dans l’ensemble des pays du Sud.
Le problème n’est donc ni technique, ni financier. Il est institutionnel. Depuis près d’un siècle, les politiques agricoles financent la production sans transférer aux producteurs la propriété et la maîtrise du capital nécessaire à leur activité : stockage, trésorerie de campagne, commercialisation. On ne résout pas durablement la pauvreté ou la faiblesse des revenus par la redistribution, la fiscalité ou la régulation administrative.
Repartir de zéro signifie corriger cette erreur de conception depuis un siècle : donner aux agriculteurs, organisés en coopératives, la maîtrise effective du stockage et de la commercialisation de leur production. C’est à cette condition que les producteurs pourront devenir de véritables acteurs économiques, capables d’améliorer leur productivité, de maîtriser leur revenu et leur avenir.