La question fondamentale ignorée depuis 1936 : pourquoi les agriculteurs de produits vivriers du Sud ne vivent pas bien de leur travail ?
Une découverte de terrain formulée au Honduras en 1981 et relative à la question fondamentale que personne ne voulait poser.
Depuis les indépendances, dans les années 1960, les pays développés ont financé une Aide Publique au Développement (APD) destinée, entre autres, aux agriculteurs de produits vivriers des pays du Sud.
Dans ce cadre, ils ont contribué à la création d’Offices de Commercialisation et de réseaux de stockage censés permettre une régulation des marchés agricoles.
Cependant, la gestion de ces dispositifs fut confiée à des administrations publiques dépourvues des compétences commerciales et financières requises. Ces organismes ne parvinrent jamais à être rentables ni à dégager de bénéfices — et, fait révélateur, personne ne se demanda jamais à qui ces bénéfices auraient dû revenir s’ils avaient existé.
Après le passage vain de plusieurs experts internationaux, avant 1981, je découvris au Honduras la réponse précise et exacte à la question fondamentale :
Pourquoi les agriculteurs de produits vivriers (céréales notamment) ne perçoivent-ils pas une rémunération satisfaisante pour leurs récoltes ?
La réponse est d’une grande simplicité économique :
parce que, trop pauvres, ils ne disposent pas des ressources financières nécessaires pour stocker leur production et sont donc contraints de vendre immédiatement après la récolte afin d’assurer leurs frais de subsistance jusqu’à la campagne suivante.
Il en résulte une mise sur le marché massive et simultanée de la production, qui provoque mécaniquement une chute des prix. Les commerçants-grossistes et les agro-industries, disposant de capacités financières et de stockage, achètent alors à bas prix, stockent, puis revendent tout au long de l’année à des prix nettement plus élevés.
Ainsi, ce sont les agriculteurs eux-mêmes qui, bien malgré eux, du fait de leur contrainte de trésorerie, provoquent la baisse des cours qui les pénalise.
J’ai exposé cette réponse fondamentale sous une forme littéraire dans la nouvelle La légende des « coyotes », publiée aux Éditions Vérone en 2021, et accessible ici :
https://www.sincerites.org/2020/10/nouvelle-la-legende-des-coyotes-8.html
Fait rarement souligné : cette analyse précède de sept ans la création de Max Havelaar au Mexique, sous l’impulsion de Frans van der Hoff, organisation de commerce équitable du café qui considérait — à tort — que les « coyotes » étaient les grands gagnants du commerce du café aux dépens des producteurs.
Cette erreur d’analyse est identique à celle commise dans le domaine des produits vivriers, que Max Havelaar ne commercialise pas, alors même que les produits vivriers représentent près de trois milliards de tonnes produites annuellement dans le monde et quasi intégralement commercialisées sur les marchés intérieurs ou à l’exportation.
Sur ce point, voir :
L’anachronisme de Max Havelaar France en matière de produits vivriers
https://www.sincerites.org/2023/07/l-anachronisme-de-max-havelaar-france-en-matiere-de-produits-vivriers.html
Mon intérêt pour ces questions n’est pas fortuit. Je suis entré à l’Office National Interprofessionnel des Céréales (ONIC) en mai 1969, où je me suis initié au fonctionnement du marché céréalier français. Pendant des décennies, je fus persuadé que le Front Populaire avait créé l’ONIB après avoir compris le problème fondamental des céréaliers.
Je le croyais encore bien après ma découverte au Honduras, en 1981.
Selon moi, le Front populaire avait anticipé, avec 45 ans d'avance, ma propre analyse.
Il n’en est rien.
Un témoignage retrouvé récemment démontre que le Front populaire régula le marché céréalier par une politique de fixation administrative des prix, et non par le développement de capacités de stockage permettant aux producteurs de différer leurs ventes en fin de campagne, lorsque les prix s’amélioraient.
Autrement dit, là encore, le bon diagnostic n’avait pas été posé.
Depuis 1981, j’ai tenté en vain d’alerter les bailleurs de fonds afin de les convaincre de repartir de zéro et de doter les coopératives agricoles de capacités de stockage accompagnées de fonds financiers rotatifs permettant de verser des acomptes aux sociétaires.
Cela n’a jamais été fait.
Dans les années 1990, les Offices de Commercialisation, structurellement déficitaires, cessèrent d’être renfloués et disparurent. Les réseaux de stockage furent vendus aux commerçants-grossistes et aux agro-industries solvables, et non aux agriculteurs, pourtant premiers opérateurs privés du marché.
Depuis lors, plus rien n’a été entrepris sur des bases réellement nouvelles.
Il faudrait pourtant, aujourd’hui encore, tout recommencer, en pariant enfin sur les coopératives agricoles comme instruments de capitalisation, de stockage et de maîtrise de la commercialisation.
La question n’est donc plus de savoir pourquoi les agriculteurs de produits vivriers du Sud ne vivent pas correctement de leur travail.
La réponse est connue depuis longtemps.
La véritable question est de comprendre pourquoi, depuis 1936, puis depuis les indépendances, et encore aujourd’hui, les institutions chargées de la sécurité alimentaire et du développement agricole ont systématiquement évité d’y répondre.
De 1936 à aujourd’hui, les politiques agricoles et de développement ont corrigé des effets sociaux réels à partir de diagnostics économiques erronés — parfois avec des résultats positifs, souvent par accident, jamais de façon durable.
Depuis 1981, j’ai tenté, sans succès, de faire entendre que la cause fondamentale de la pauvreté des producteurs de produits vivriers ne réside ni dans leur productivité, ni dans les marchés, ni dans la mauvaise volonté des institutions, mais dans leur exclusion structurelle de l’accès au capital productif — concrètement, aux capacités de stockage et à la trésorerie associée.
En toute (im)modestie parfaitement assumée, je dois constater que je suis le seul au monde à avoir réalisé ce diagnostic qui n’a jamais été repris, intégré ni opérationnalisé par les institutions chargées de l’aide publique au développement, malgré quarante-cinq années de rapports, de missions et d’expériences de terrain.
Si, en 2036, soit un siècle après les réformes du Front populaire, ce constat demeure inchangé, alors il faudra admettre que le problème n’était pas l’absence de solutions, mais l’incapacité collective des pseudo élites qui nous gouvernent à remettre en cause les cadres de pensée dominants.
En 1972, Georges Monnet, ministre de l’Agriculture du gouvernement Blum et initiateur de la loi créant l’Office du blé en 1936, expliquait que l’objectif principal était d’assurer aux producteurs « la certitude de leur débouché et la garantie d’un prix », par une fixation administrative des prix en fonction de « l’intérêt social ».
Ce témoignage confirme que le Front populaire n’a pas identifié la contrainte économique fondamentale des producteurs — l’absence de capacités de stockage et de trésorerie — mais a cherché à corriger ses effets par une régulation des prix.