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Produits vivriers et produits de rente : une frontière idéologique absurde

29 Janvier 2026 , Rédigé par Jean-Pierre Llabrés

Pourquoi la sécurité alimentaire passe par la rentabilité économique des producteurs

Dans le débat sur le développement agricole, une distinction s’est imposée comme une évidence :
d’un côté les cultures vivrières, destinées à nourrir les populations locales,
de l’autre les cultures de rente, destinées à l’exportation et génératrices de revenus.

Cette distinction, pourtant, ne repose pas sur une réalité économique, mais sur une construction idéologique qui a profondément biaisé les politiques agricoles depuis des décennies.

Il faut rappeler ici un fait rarement mentionné dans les débats sur le développement agricole :
les produits vivriers représentent une production mondiale annuelle de près de trois milliards de tonnes, dont une part très importante provient des pays du Sud, même si cette part est mal documentée.

Cette production est intégralement commercialisée par les agriculteurs eux-mêmes (sauf leur autoconsommation), qui sont, de très loin, les premiers opérateurs privés agricoles de la planète.

À l’échelle mondiale, l’agriculture vivrière n’est donc pas une activité marginale ou résiduelle : elle constitue le cœur même de l’économie agricole, tant en volume qu’en nombre d’acteurs.

Cette réalité économique est au cœur d’une analyse plus développée que j’ai publiée dès 2000 dans un texte intitulé « Les produits vivriers doivent devenir des produits de rente ! », où j’explore en profondeur les conséquences de cette centralité économique et les biais des politiques de développement.
https://www.sincerites.org/article-les-produits-vivriers-doivent-devenir-des-produits-de-rente-39291626.html

La focalisation quasi exclusive des politiques de développement sur les cultures de rente apparaît dès lors largement disproportionnée au regard de l’importance économique réelle des filières vivrières.

Parler d’accès au capital productif, dans l’agriculture vivrière, peut paraître abstrait, mais revient concrètement à parler de capacités de stockage et de trésorerie associée : sans stockage financé, il n’y a pas de capital productif effectif.

Tant que les producteurs ne disposent pas de ces instruments élémentaires, ils restent contraints de vendre immédiatement après la récolte…

Les meilleurs producteurs vivriers sont souvent des producteurs de rente

Il est souvent affirmé que le développement des cultures d’exportation se ferait au détriment des cultures vivrières.
Cette idée est fausse.

Partout où l’on observe des agricultures performantes, on constate que les producteurs engagés dans des cultures de rente sont aussi, techniquement, les plus capables de produire des excédents vivriers.

Ils disposent :

  • de meilleures pratiques culturales,

  • d’un meilleur accès aux intrants,

  • et d’une organisation du travail plus productive.

S’ils ne produisent pas davantage de vivrier, ce n’est pas par incapacité technique, mais par absence d’incitation économique.


Pourquoi les agriculteurs n’investissent pas dans la production vivrière

L’agriculteur, qu’il soit au Nord ou au Sud, raisonne comme tout acteur économique :
il investit là où le rendement est le plus prévisible.

Or, dans la plupart des pays du Sud, la production vivrière :

  • est vendue massivement au moment de la récolte,

  • à des prix très bas,

  • sans possibilité de stockage ni de différé de vente.

Dans ces conditions, produire davantage signifie souvent… gagner proportionnellement moins.

À l’inverse, les cultures d’exportation offrent :

  • des circuits de commercialisation organisés,

  • parfois des avances de trésorerie,

  • et une meilleure visibilité des prix.

Il est donc parfaitement rationnel que les agriculteurs privilégient ces cultures lorsqu’ils cherchent à dégager un revenu monétaire.


La pauvreté agricole n’est pas un problème de production, mais de capital

Les Articles précédents l’ont montré :
le problème fondamental n’est pas l’insuffisance de production, mais l’absence d’accès au capital productif.

Sans trésorerie :

  • pas de stockage,

  • pas de capacité d’attente,

  • pas d’investissement,

  • pas de sécurisation des revenus.

Autrement dit, les producteurs vivriers sont exclus non pas du marché, mais du capitalisme réel, c’est-à-dire de la capacité à immobiliser du capital pour valoriser leur production dans le temps.

Ils produisent, mais ils ne capitalisent pas.


Quand la misère agricole alimente aussi les économies criminelles

Cette logique ne s’arrête pas à la sécurité alimentaire.

Dans de nombreux pays, l’absence de rentabilité des cultures vivrières rend économiquement rationnel le basculement vers des cultures illicites :

  • pavot,

  • coca,

  • chanvre.

Ces cultures deviennent des cultures de rente non pas parce qu’elles sont plus faciles à produire, mais parce qu’elles offrent :

  • des débouchés garantis,

  • des paiements rapides,

  • et parfois même des avances de trésorerie.

Là encore, le problème n’est pas agricole, il est financier et institutionnel.


Rendre le vivrier rentable : une condition du développement

Tant que la production vivrière ne sera pas économiquement attractive pour les producteurs :

  • aucune politique de sécurité alimentaire ne pourra être durable,

  • aucune intensification agricole ne sera spontanée,

  • aucune transition écologique ne sera possible.

La solution ne peut donc pas être uniquement technique ou humanitaire.
Elle est nécessairement économique et institutionnelle.

Elle passe par :

  • l’accès des producteurs aux outils de stockage,

  • des mécanismes de trésorerie leur permettant de différer la vente,

  • et, surtout, par leur accès à la propriété du capital productif.

Autrement dit : par leur entrée pleine et entière dans le capitalisme, non comme main-d’œuvre, mais comme détenteurs de capital.


Du problème agricole au problème de société

À ce stade, la question dépasse largement l’agriculture.

Car ce qui est vrai pour les producteurs vivriers est vrai, sous d’autres formes, pour une large part des citoyens :

  • ceux qui ne disposent que de leur travail,

  • mais pas de capital,

  • restent structurellement dépendants.

C’est pourquoi la question agricole rejoint une question beaucoup plus générale :
celle de l’accès démocratique au capital productif.

Tant que la majorité des citoyens — au Sud comme au Nord — restera exclue de la propriété du capital,
les inégalités de revenus, la précarité économique et les tensions sociales resteront structurelles.


Conclusion : la sécurité alimentaire commence par la propriété du capital

Faire des produits vivriers de véritables produits de rente n’est pas une option idéologique.
C’est une nécessité économique.

Cela suppose de sortir d’une vision assistancielle du développement
pour entrer dans une logique de capitalisation des producteurs.

Sans accès au capital, il n’y a ni autonomie économique, ni développement durable, ni sécurité alimentaire.

C’est cette même logique qui fonde la proposition plus générale d’un capitalisme humaniste,
dans lequel les citoyens ne sont pas seulement des travailleurs ou des bénéficiaires de redistribution,
mais des copropriétaires du capital productif et des dividendes qu’il génère.


Essai : Pour un capitalisme HUMANISTE, Éditions MAÏA, 64 pages
https://www.sincerites.org/2023/09/essai-pour-un-capitalisme-humaniste.html


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