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Stocks Nationaux de Sécurité : quand la sécurité alimentaire ignore le producteur

29 Janvier 2026 , Rédigé par Jean-Pierre Llabrés

Ou comment la gestion des pénuries a remplacé le développement agricole

Après l’échec des Offices de commercialisation et des politiques de régulation de marché, les bailleurs de fonds internationaux ont progressivement abandonné toute ambition de stabilisation des revenus agricoles pour se replier sur une gestion administrative des crises alimentaires.

C’est dans ce contexte qu’a émergé, sous l’impulsion de la FAO puis de la Banque mondiale et des autres bailleurs, le concept de Stock National de Sécurité (SNS), présenté comme un outil central de la sécurité alimentaire.

Mais ce dispositif repose sur une confusion majeure :
il traite la pénurie sans jamais traiter la pauvreté productive qui en est la cause.


Des Offices de régulation aux SNS : un changement de doctrine

Les Offices de commercialisation avaient pour objectif théorique de :

  • soutenir les prix au producteur à la récolte,

  • et protéger le consommateur en période de soudure.

Ils ont échoué, non parce que le principe de la régulation était erroné, mais parce que :

  • leurs stratégies commerciales étaient incohérentes,

  • leurs prix de vente étaient parfois inférieurs aux prix de revient,

  • et surtout parce que les producteurs n’étaient jamais devenus propriétaires des outils de stockage ni bénéficiaires des éventuels bénéfices.

Plutôt que de corriger ces erreurs structurelles, les bailleurs de fonds ont conclu que la régulation de marché elle-même était la cause des déficits, et ont progressivement abandonné cette stratégie.

Ils se sont alors tournés vers les Stocks Nationaux de Sécurité, destinés non plus à réguler les marchés, mais à intervenir uniquement en cas de pénurie.


Le principe économique discutable des SNS

Le SNS est censé constituer une réserve alimentaire destinée à être mobilisée en période de déficit de production.

Mais, dans la pratique :

  • il n’améliore en rien la rémunération des producteurs,

  • il ne leur donne aucune capacité de trésorerie,

  • il ne modifie pas la structure du marché vivrier.

Il se contente de se substituer partiellement aux circuits commerciaux existants, sans créer de dynamique de développement.

Pire encore, lorsqu’il vend des céréales sur le marché, le SNS concurrence directement les commerçants privés, tout en supportant :

  • des coûts de stockage élevés,

  • des pertes physiques,

  • des frais administratifs,

  • et souvent des contraintes politiques sur les prix.

Il ne peut donc, par construction, fonctionner selon une logique de rentabilité commerciale.


Le cas du Togo : quand l’absurde devient politique publique

Vers 1974, le Togo créa un Office de commercialisation des céréales, Togograin, en vue de la régulation du marché.
Comme dans de nombreux pays, cet organisme accumula des pertes financières annuelles, pour un cumul de plusieurs milliards de francs CFA en 1985.

À la suite d’un diagnostic de la Banque mondiale, il fut décidé de limiter l’activité de Togograin à la seule gestion d’un Stock National de Sécurité, renouvelé par tiers chaque année.

Cette orientation reposait sur une idée présentée comme économiquement rationnelle :
la vente annuelle d’un tiers du stock devait permettre de couvrir les frais de stockage de la totalité.

Or un stock public qui achète et vend sans cohérence avec le cycle saisonnier des prix — et dont l’année d’achat ne correspond que très rarement à l’année de vente — est mécaniquement condamné à des pertes financières structurelles.

Début 1986, engagé par la Banque mondiale pour mettre en œuvre ce dispositif, je procédai à mon propre diagnostic et démontrai que Togograin ne perdait pas de l’argent parce qu’il tentait de réguler le marché, mais précisément parce qu’il n’avait jamais mené de véritable politique commerciale fondée sur l’achat à la récolte et la revente différée.

Mes conclusions ne furent pas contestées, mais la décision de créer un SNS fut maintenue.

Il fut un temps envisagé que je me rende au siège de la Banque mondiale pour défendre un projet de rentabilisation de l’Office fondé sur une réelle régulation de marché.
Mais le président Eyadéma, dictateur du Togo, tenait absolument à disposer d’un SNS, et la Banque mondiale ne semblait guère disposée, dans un contexte politique aussi sensible, à s’opposer frontalement aux choix du pouvoir togolais.
Par ailleurs, la doctrine dominante tenait désormais la régulation de marché pour responsable des déficits.

Finalement, le ministre de l’Agriculture me convoqua pour me demander un plan de réduction des pertes financières de Togograin.
Je lui répondis que j’avais proposé un plan de rentabilisation, et non de simple réduction comptable des déficits.

Il conclut que je n’avais aucune autorité, que j’étais incompétent, et que je devais quitter le pays — ce que je fis dans les huit jours.

Le SNS fut donc mis en place, avec toutes les conséquences financières prévisibles.

 

Kenya : quand l’excès de stocks devient un prétexte

En 1988, le Kenya faisait face à une situation paradoxale : un stock de près d’un million de tonnes de maïs, coûteux à entretenir et impossible à écouler.

Plutôt que de s’interroger sur les causes de cette incapacité à commercialiser une telle quantité — et sur les mécanismes de marché défaillants qui l’avaient produite — l’Union européenne, puis la Banque mondiale, proposèrent la création d’un Stock National de Sécurité, bien entendu très inférieur à ce volume.

Autrement dit, face à un échec massif de commercialisation, la réponse institutionnelle ne consista pas à vendre, mais à stocker autrement.

N’ayant pas été retenu pour participer à la résolution de ce dossier, je ne connais pas l’issue exacte de cette affaire.

Elle n’en demeure pas moins révélatrice de la logique à l’œuvre : le Stock National de Sécurité apparaît moins comme une solution économique que comme une réponse standardisée, appliquée indépendamment de la nature réelle du problème.


Mauritanie : même diagnostic, même refus

En 1998, je fus contracté par l’Union européenne pour préparer la mise en œuvre d’un SNS géré par le Commissariat à la Sécurité Alimentaire (CSA) en Mauritanie, alors dans une situation comparable à celle du Togo quinze ans plus tôt.

Après huit mois de mission, je formulai le même diagnostic :
le SNS était inutile, coûteux, et ne répondait en rien au problème fondamental de la commercialisation des produits vivriers.

Je recommandai une politique de régulation de marché fondée sur des mécanismes commerciaux réels.

Cette recommandation fut refusée.

On me proposa alors de rester trois ans pour mettre en œuvre le projet de SNS.
Je refusai, ne souhaitant pas participer à un dispositif dont je considérais qu’il conduirait aux mêmes échecs.


Burkina Faso : quand l’expertise devient contre-expertise

Quelques mois plus tard, le même responsable de la Commission européenne me confia une mission de deux mois au Burkina Faso, où un SNS avait été mis en place depuis 1996 et dont le coût était désormais jugé excessif.

La mission consistait officiellement à réduire le volume et le coût du SNS.

Comme au Togo et en Mauritanie, je formulai la même recommandation :
supprimer le SNS et revenir à une véritable politique de régulation de marché.

Cette fois, ce ne furent pas les institutions qui rejetèrent ma recommandation, mais mon propre chef de mission, qui renia purement et simplement mon rapport parce que l'Union Européenne n'avait envisagé que la réduction du SNS (pour en réduire le coût) et pas sa suppression pour entreprendre une action de régulation rentable.

Parallèlement, deux études financées par des bailleurs internationaux concluaient que :

  1. les commerçants ne stockaient pas de céréales à long terme,

  2. et que les agriculteurs gagnaient autant que les commerçants.

Ces conclusions étaient fausses et reposaient sur des erreurs de raisonnement économique et de calcul, jamais remises en question ni par les autorités nationales ni par la Commission européenne.

Pour la démonstration détaillée de ces erreurs, voir :
De l’aide au SOUS-développement du Burkina Faso
https://www.sincerites.org/article-de-l-aide-au-sous-developpement-du-burkina-faso-52384399.html


Une sécurité alimentaire sans producteurs solvables

À travers ces expériences répétées, un même mécanisme apparaît clairement :

  • on investit dans des dispositifs publics,

  • on ignore la situation économique des producteurs,

  • on traite les crises sans traiter les causes,

  • et l’on perpétue une dépendance structurelle à l’aide extérieure.

Le SNS n’est pas une politique de développement.
C’est un instrument de gestion administrative de la pénurie.

Il ne transforme pas la production vivrière en activité économiquement rentable.
Il n’améliore ni la productivité, ni les revenus, ni la capacité d’investissement des agriculteurs.


Conclusion

La sécurité alimentaire ne peut pas être assurée durablement par des stocks publics, mais par des producteurs solvables, capables de stocker, de différer leurs ventes et d’investir dans leur propre production.

Tant que les politiques agricoles continueront à ignorer cette réalité élémentaire, elles ne feront que gérer des crises répétitives au lieu de créer les conditions d’un véritable développement économique.

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