Sécurité Alimentaire, Commercialisation des Produits Vivriers dans les PVD : La question qui ne se posa jamais !
Depuis les indépendances, dans les années 1960, les pays développés ont financé une Aide Publique au Développement (APD) destinée, entre autres, aux agriculteurs de produits vivriers des pays du Sud.
Dans ce cadre, ils ont contribué à la création d’Offices de Commercialisation et de réseaux de stockage censés permettre une régulation des marchés agricoles.
Cependant, la gestion de ces dispositifs a été confiée à des administrations publiques, souvent dépourvues de compétences commerciales et financières adaptées. Ces organismes ne sont jamais parvenus à être rentables ni à dégager des bénéfices — et, fait révélateur, personne ne s’est même demandé à qui auraient dû revenir ces bénéfices s’ils avaient existé.
Or cette question est décisive.
Car si la régulation du marché devait bénéficier en priorité au producteur de produits vivriers, premier opérateur privé du marché, il allait de soi que tout ou partie des bénéfices auraient dû lui revenir, afin d’améliorer ses revenus et de lui permettre de réinvestir dans sa production. Autrement dit, de créer un cercle vertueux de capitalisation paysanne.
Mais cette question ne se posa jamais, puisque ces organismes n’ont, en réalité, accumulé que des déficits.
Le diagnostic fondamental ignoré
En 1981, au Honduras, un économiste mit en évidence la réponse à la question fondamentale :
Pourquoi les agriculteurs de produits vivriers des pays du Sud ne perçoivent-ils pas une rémunération satisfaisante pour leurs récoltes ?
La réponse est d’une grande simplicité économique :
parce que, trop pauvres, ils ne disposent pas des ressources financières nécessaires pour stocker leur production et sont donc contraints de vendre immédiatement après la récolte afin d’assurer leurs frais de subsistance jusqu’à la campagne suivante.
Ce diagnostic vital n’avait été formulé ni par le Front populaire lors de la création de l’Office du blé en 1936, ni par les bailleurs de fonds de l’Aide Publique au Développement au moment des indépendances, dans les années 1960.
Il en résulte une mise sur le marché massive et simultanée de la production, qui provoque mécaniquement une chute des prix.
Les commerçants-grossistes et les agro-industries, disposant de capacités financières et de stockage, achètent alors à bas prix, stockent, puis revendent tout au long de l’année à des prix nettement plus élevés.
Ainsi, ce sont les agriculteurs eux-mêmes qui, bien malgré eux, du fait de leur contrainte de trésorerie, provoquent la baisse des cours qui les pénalise.
Sans acomptes, pas de stockage
On a souvent présenté le problème comme un manque d’infrastructures.
Or le véritable obstacle n’était pas seulement matériel, il était financier.
Sans trésorerie, les producteurs ne peuvent pas attendre.
Sans capacité d’attente, le stockage ne sert à rien.
Autrement dit : sans acomptes aux producteurs lors de la livraison, les silos resteraient vides.
C’est pourquoi la seule politique efficace aurait consisté à :
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développer des capacités de stockage appartenant aux coopératives agricoles,
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et créer des fonds financiers rotatifs permettant de verser des acomptes aux sociétaires au moment de la livraison, afin qu’ils puissent différer la vente de leurs produits et bénéficier de meilleurs prix.
Depuis 1981, cette stratégie a été proposée aux bailleurs de fonds de l’APD.
Elle n’a jamais été mise en œuvre.
L’échec des Offices et la perte d’un capital historique
Dans les années 1990, les Offices de Commercialisation, structurellement déficitaires, ont cessé d’être renfloués par les bailleurs de fonds et ont progressivement disparu.
Les réseaux de stockage existants ont alors été vendus aux seuls acteurs solvables — commerçants-grossistes et agro-industries — et non aux agriculteurs, pourtant premiers opérateurs privés du marché.
Il ne s’agit pas seulement d’un échec de politique publique.
Il s’agit d’un gigantesque manque à gagner historique pour les producteurs :
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investissements initiaux perdus,
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fonds de fonctionnement dissipés,
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fonds de roulement engloutis,
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subventions publiques accumulées pendant des décennies,
sans qu’aucun patrimoine économique n’ait été constitué au profit des paysans.
Autrement dit, on a dépensé des sommes considérables, sans jamais créer de capital productif appartenant aux producteurs.
Une politique de sécurité alimentaire sans producteurs solvables
Les Offices qui ont survécu à la fin des politiques de régulation ont été reconvertis, sous l’impulsion de la FAO, de la Banque mondiale et d’autres bailleurs, dans la gestion de Stocks Nationaux de Sécurité destinés à faire face aux crises alimentaires.
Ces dispositifs ne peuvent fonctionner que grâce à des subventions publiques permanentes.
Ils protègent parfois le consommateur en période de pénurie, mais ne changent rien à la situation économique du producteur.
On a ainsi transformé un problème de pauvreté productive en problème humanitaire récurrent, sans jamais traiter la cause structurelle.
La question centrale demeure
Si l’on veut réellement améliorer durablement les revenus et la productivité des agriculteurs de produits vivriers, il faut enfin poser la question qui ne se posa jamais :
à qui doivent revenir les bénéfices des mécanismes de commercialisation et de stockage ?
Tant que la réponse ne sera pas clairement : aux producteurs eux-mêmes,
il n’y aura ni autonomie économique, ni capitalisation paysanne, ni sortie durable de la pauvreté.
Aujourd’hui encore, s’il fallait repartir sur de nouvelles bases, la seule stratégie cohérente consisterait à :
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s’appuyer sur les coopératives agricoles,
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leur transférer la propriété des infrastructures de stockage,
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et leur donner accès à des mécanismes financiers leur permettant d’attendre pour vendre.
Sans propriété du capital productif, il ne peut y avoir d’autonomie économique.